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#8
Hiver 2023
 édito   Je rêve beaucoup en mer. Je suis même une machine à fabriquer les scenarii les plus improbables, mieux que Netflix et Amazon réunis ! Le plus souvent, mes rêves me ramènent à mon enfance heureuse et insouciante. Pourquoi ? Comment ? Là sont sûrement les ferments de l'homme que je suis devenu.

J'ai grandi à Saint-Étienne-de-Montluc, chef-lieu de canton, 5 000 habitants à l'époque, à 20 kilomètres de Nantes, entre bocage et marais. J'ai d'abord voyagé sur les hauteurs du Sillon de Bretagne. Ce territoire, c'était ma « jungle », comme dans les aventures de Kipling, Kessel et consorts. J'avais une grosse appétence pour les récits d'exploration. J'adorais aussi dévorer les albums de bande dessinée avec une préférence pour le reporter Tintin, les agents du contre-espionnage Blake et Mortimer ou encore le cowboy rebelle Blueberry. Tout ça a contribué à développer ma curiosité et mes envies d'ailleurs, d'autant qu'exceptées 2-3 semaines de vacances en France, je bougeais peu. Mes parents n'avaient pas de résidence en bord de mer ou à la montagne. Je me revois enfant en quête perpétuelle d'aventures à la Phileas Fogg. Perché dans notre cabane en haut d'un chêne, près des vignes et du moulin de mes grands-parents, je vivais la vie au grand air avec gourmandise, intensité et insouciance. Mes lectures, les films de guerre et les westerns de La dernière séance chantés par Monsieur Eddy nourrissaient mon imaginaire. Aux côtés de mon frère Yvonnick, de mes cousins Jérôme et Gildas, nous vivions les frissons de l'ailleurs par procuration. Nous étions tour à tour indien, cowboy, soldat confédéré, yankee, résistant ou chouan… Dans notre fortin, nous guettions l'attaque imminente d'un ennemi, prêts à riposter. Nous avions l'avantage du terrain. Nous dominions la Loire, les marais contigus et bien entendu le monde.

Dernièrement, un cliché vu sur la Toile m'a fait sursauter, il m'a rappelé d'autres années, celles de mon adolescence à Nantes. Avouons-le il y a prescription. Nous étions en 1990. J'avais 16 ans et l'envie folle de gagner un concours photo avec le copain Charles. Le tablier du pont de Cheviré qui relie le sud de la Loire-Atlantique à sa partie bretonne n'allait pas tarder à être posé. L'opportunité de prendre l'incroyable en photo était toute trouvée pour les ados que nous étions. Avec Charles, nous sommes donc allés « là-haut » avant que cet ouvrage ne soit finalisé et fréquenté par des voitures. Nous avons escaladé sans peine les barrières de chantier pour parvenir à la future route à l'une des extrémités du pont, rive droite je crois. Après quelques contorsions et une descente vertigineuse, dans mon souvenir toujours, nous nous sommes installés dans l'un des échafaudages bleus suspendus au-dessus du vide. La Loire limoneuse coulait à plusieurs dizaines de mètres sous nos pieds, des centaines de mètres, raconterons-nous a posteriori. Nous étions ainsi persuadés que nous allions faire des clichés inoubliables de Naoned (Nantes), notre ville natale, et gagner ce foutu concours. Bien entendu, nous n'avions ni casque, ni autorisation, ni équipement de sécurité et… ni parachute ! Nous ne nous sommes pas arrêtés là car ensuite nous avons filé à l'aéroport voisin qui s'appelait encore « Château-Bougon ». Nous nous sommes positionnés en bout de piste, sans autorisation toujours. Nous nous sommes allongés dans l'herbe pour prendre un autre cliché inoubliable, celui d'un avion au décollage. Nous étions inconscients mais si heureux de tant de créativité. Bien évidemment, au développement, nos photos étaient ratées, floues et sans intérêt. Personne ne nous avait appris les règles basiques de la photographie, mais nous avions vécu la fièvre de l'aventure… Si ma fille Joséphine m'annonçait pareilles expéditions, je serais fou d'inquiétude et de colère. Vieillirais-je ? Je n'ai finalement voyagé au long cours que tardivement. Je n'ai pris un long-courrier qu'en l'an 2000. Au culot, j'avais réussi à me faire accréditer afin de couvrir un événement du monde de l'aventure alors phare : le Camel Trophy, version nautique. J'ai ainsi découvert l'Océanie, les îles Tonga et Samoa, les mille et une nuances de bleu, les cocotiers et les alizés. J'avais 26 ans, je bouffais enfin le monde et les latitudes. J'étais Tintin-reporter. Vingt-deux ans plus tard, je continue de bourlinguer. Cette fois, je navigue sur l'océan Indien pour y vivre une nouvelle épopée à l'écart des tumultes de l'actualité, de la guerre en Ukraine, de la révolte en Iran et en Chine, et de cette coupe du monde au Qatar conspuée avant d'être adulée. Au milieu du grand bleu, mes pensées vagabondent. Pont numéro 9 du navire Agulhas II sur lequel j'ai embarqué pour raconter une mission océanographique avec les Explorations de Monaco, je repense à mes autres embarquements. Pourquoi tant vouloir désirer vivre la fièvre de l'aventure finalement ? Tiens, le soleil vient de disparaître de l'horizon, le ciel s'embrase. Mon imaginaire aussi. Je suis encore le roi du monde, enfin… de mes mondes. D'ici là, restons forts et inspirés.

D'ici là, restons forts et inspirés,

Stéphane Dugast


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