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La projection de Mercator – celle qui règne en maîtresse dans les manuels scolaires – est précieuse pour la lecture des océans. Conçue pour les navigateurs, elle permet de tracer des routes maritimes sous forme de lignes droites et de conserver les directions à la boussole, ce qui en a fait un outil révolutionnaire à l'âge des grandes découvertes. Mais cette qualité a son revers : plus on s'approche des pôles, plus les surfaces se déforment. Le Groenland paraît presque aussi vaste que l'Afrique, alors que ce continent est en réalité quatorze fois plus grand. Ce n'est pas un hasard. Pendant des siècles, la « Mercator » a accompagné l'expansion des puissances maritimes occidentales et contribué à imposer une vision du monde où l'Europe occupait, symboliquement autant qu'économiquement, une place centrale. Aujourd'hui, l'ONU recommande la projection Equal Earth, et la France a adopté sa proche cousine, Eckert IV, érigée en étendard de justice cartographique – au grand bonheur du tribunal de la bien-pensance sur le net. Certes, ces cartes respectent les proportions des continents et des océans. L'Afrique, l'Asie et l'Amérique du Sud retrouvent ainsi leur vraie dimension. Les États-Unis, le Canada et la Russie cessent d'être surreprésentés. En évitant l'étirement excessif des hautes latitudes, elles révèlent également l'immense ceinture océanique du sud et une autre réalité des zones polaires. L'Antarctique y apparaît enfin pour ce qu'il est. En revanche, l'Arctique – océan quasi fermé entouré de terres – semble minuscule, minorant sa position désormais géostratégique. Sortons les cartes, toujours. Et continuons de les comparer. En 1979, un jeune Australien, Stuart McArthur, établit une projection dans laquelle il place l'Australie en haut, l'Europe en bas. Il renverse le Nord et le Sud comme on retourne une table. Ce geste, à la fois simple et radical, dit tout : le haut n'est pas un fait naturel, il est une invention culturelle. Une habitude héritée de l'Europe du XVIᵉ siècle. Une manière de se placer au-dessus du reste du monde. La carte de McArthur est un manifeste. Elle décentre, elle déstabilise. Les cartes ne sont jamais neutres. Elles sont le fruit de choix, offrant chacune des visions et des hiérarchies. Elles indiquent une manière de dire le monde autant que de le représenter. Les cartes sont des miroirs, mais aussi des masques : elles montrent autant qu'elles cachent. Les cartes sont de véritables instruments de puissance. Elles redéfinissent l'ordre mondial. Elles déplacent les centres, redistribuent les marges, réinventent les distances. Chacune exprime une ambition, une vision, une stratégie, une place que l'on souhaite occuper. Nouvelle preuve avec une projection made in China. En 2013, le géophysicien Hao Xiaoguang publie une carte verticale du monde. Six ans plus tard, elle est adoptée par la Commission militaire centrale. Et pour cause : cette projection redessine la planète selon une perspective favorable à Pékin et à son pouvoir. Avec sa carte verticale, Hao Xiaoguang ne cherche pas seulement à corriger les déformations héritées des cartes de Matteo Ricci, jésuite italien qui introduisit la cartographie occidentale en Chine dès les années 1580. Il propose une nouvelle géographie mentale. Une nouvelle manière de se situer dans le monde. Chez lui, l'Himalaya devient le centre du monde, un « troisième pôle », ce qui justifie par ailleurs l'ambition chinoise pour les mondes glacés. L'Arctique est également proche de Pékin. L'Antarctique, entouré des continents, occupe une place centrale, presque majestueuse. L'Europe et les Amériques glissent en périphérie, comme des marges lointaines. Cette carte raconte une Chine qui se pense désormais comme une puissance centrale et globale. Elle révèle aussi des réalités invisibles dans les cartes occidentales : les États-Unis sont plus proches de la Chine par le nord que par le Pacifique. Une évidence géographique qui a permis l'ouverture de la route aérienne Pékin-New York via l'Arctique. Sur un planisphère rectangulaire classique, l'Antarctique enfle démesurément, jusqu'à paraître 3,8 fois plus vaste que l'Australie, alors qu'il n'en fait en réalité que 1,8 fois la surface. La projection chinoise dissipe cette illusion, et d'autres : elle redonne aux pôles leur juste place, rétablit les continuités océaniques, et révèle des proximités que nos cartes traditionnelles avaient reléguées dans les angles morts. Résumons : Mercator a servi les empires maritimes. Equal Earth et Eckert IV incarnent une quête de justice géographique. McArthur traduit un renversement symbolique. Hao Xiaoguang reflète une ambition stratégique. À chacun désormais de se faire sa propre lecture du monde. Saisissez-vous d'une carte papier. Dépliez-la comme le ferait un marin avant une traversée ou un géomètre avant une mission. D'un clic, faites tourner Google Earth. Observez la Terre à l'envers, à l'endroit, de profil ou depuis les pôles. Bref : faites tourner notre belle planète autant que vos méninges ! Car la géographie n'est pas un décor figé : elle est une invitation permanente à changer de perspective, à déplacer son regard et à le décentrer. Elle rappelle que le monde n'a ni haut, ni bas, ni centre naturel : il n'existe que des points de vue. N'oublions pas non plus cette formule lumineuse de Paul Éluard : « La terre est bleue comme une orange. » Autrement dit, notre planète n'est jamais tout à fait ce que nous croyons voir. À nous de l'explorer, de la questionner, d'accepter qu'elle nous surprenne et de la regarder avec des yeux toujours neufs. Comme lorsqu'enfant, en cours moyen, je rêvais devant une vieille mappemonde accrochée au mur. Pour l'heure, restons curieux, forts et inspirés, Stéphane Dugast
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à lire en page 4 du journal Embarquements n°22 à lire également : Maratse, fils du Groenland, de Dominique Simonneau, éditions Kubik, 2026, 304 pages en savoir plus : kubik-editions.fr |
à lire en page 5 du journal Embarquements n°22 en savoir plus : odysseus-foundation.org | nmentomo.fr |
à lire en page 14 du journal Embarquements n°22 en savoir plus : guillaumepetermann.com |
à lire en page 18 du journal Embarquements n°22 en savoir plus : interreviews.fr |
à lire en page 2 du journal Embarquements n°22 en savoir plus : librairiegeosphere.com | festivallabasvudici.com |
à lire en page 20 du journal Embarquements n°22 à lire également : Il était une fois l'Ouest sauvage, de Pauline Quierzy, éditions Transboréal, 2026, 836 pages en savoir plus : transboreal.fr | septentrion |
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