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au sommaire de ce numéro 21 : |
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Le diagnostic est implacable : les journalistes en chair et en os, ceux qui vont sur le terrain, sont inutiles. Outre-Atlantique, 75 % d'entre eux ont disparu en vingt ans. Le recours à l'IA ne fait qu'accélérer l'hémorragie. Dorénavant, pour l'utilisateur – pardon le lecteur – les assistants conversationnels répondent directement à leurs questions, siphonnant de facto la fréquentation des médias en ligne. Une étude citée montre qu'ils enverraient 96 % moins de trafic de référence vers les sites d'actualités et les blogs que la recherche Google « traditionnelle ». Un futur avec de moins en moins de journalistes devient un fait, alors même que la démocratie repose sur l'existence d'une information première, vérifiée, produite par des humains qui observent, enquêtent, témoignent, jugent et auscultent. Cela n'a d'ailleurs jamais été aussi simple, et rentable, que de remplacer des reporters par quelques prompts (« requêtes » en bon français) capables de produire, en quelques secondes un gloubi-boulga sémantique, une purée de mots recyclés, un compost de phrases attendues, le tout régurgité par des logiciels en roue libre. Les effets sont dévastateurs. Le modèle économique des médias, déjà exsangue, vacille. À cela s'ajoute un risque majeur : la qualité de l'information. Les assistants IA se trompent souvent. Et même avec aplomb. Ils « hallucinent », comme on dit dans le jargon, mais ne corrigent pas leurs erreurs, contrairement aux journalistes. Pire encore, ils polluent le débat public en relayant des deepfakes (« hypertrucages ») et des contenus polarisants, face auxquels les rédactions survivantes ne serviront bientôt plus que de fusibles. Soyons honnête, l'IA peut être utile, oui, mais elle concentre un pouvoir immense entre les mains d'acteurs qui n'assument aucune responsabilité économique, démocratique ou éthique. Il suffit désormais d'un ou deux clics, bien assis derrière son écran, pour fabriquer des visuels clés en main : des images sans source ni témoin, mais parfaitement calibrées pour se substituer au réel. Cette révolution technologique menace l'écosystème de l'information. Car tout ça n'est que le début, Nostradamus*… Organisons dès lors la riposte ! Dans les rédactions, défendons les droits d'auteur, y compris devant les tribunaux. Exigeons des législateurs transparence et responsabilité. Unissons-nous entre médias et avec les autres industries culturelles. Utilisons l'IA de manière responsable. Misons bien évidement sur le reportage original. Continuons d'expliquer aux rares lecteurs, et au public, pourquoi le « vrai » journalisme est fragile mais essentiel, voire vitale. Et que son approche sensible du monde ne saura jamais être l'œuvre d'une IA. Pourquoi cela nous – et vous – concerne ? Parce que derrière la querelle juridique, c'est le modèle même du journalisme d'enquête qui vacille. Si plus personne ne paie ceux qui vont sur le terrain, l'IA n'aura bientôt plus rien à synthétiser sinon du vide, ou de la propagande. Parce que si le patron du journal le plus puissant du monde en est réduit à tirer la sonnette d'alarme, c'est que le commandant de bord a déjà sauté de l'avion – et qu'il est temps de chercher des parachutes. Et puis, il faut bien le dire : nous avons tous notre part de responsabilité. La tentation est grande, trop grande, de laisser les machines penser à notre place. De céder à cette paresse si humaine qui nous pousse à accepter sans vérifier, à partager sans lire, à croire sans comprendre. Mais renoncer à l'effort, c'est offrir aux algorithmes un boulevard. À nous, lecteurs, citoyens, de rester éveillés : de douter, de recouper, de résister à la facilité. Car une démocratie ne s'effondre jamais d'un coup, elle se délite quand chacun renonce à exercer son jugement. Et comme aurait dit Théophraste, philosophe grec du IVᵉ siècle avant notre ère – non, ce n'est pas un influenceur – « l'oisiveté est la mère de tous les vices ». D'ici là, restons forts, inspirés… et moins connectés. Et rappelons‑nous que le combat passe aussi par un geste simple : s'abonner à Embarquements, un journal papier 100 % indépendant et à l'intelligence 100 % humaine. Stéphane Dugast
* Référence à Michel de Nostredame, dit Nostradamus (1503-1566), médecin et astrologue provençal, auteur des Prophéties, recueil de quatrains interprétés depuis comme annonçant l'avenir. Figure majeure de l'imaginaire français, symbole du visionnaire face à l'incertitude. |
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